J'ai lu ces pages sur Pierre
Jaillard : un texte qui a pris « un bon coup de vieux », ce
qui en constitue précisément tout
l'intérêt et la valeur ; on voit l'évolution des
pensées et l'histoire en marche. Un texte témoin de son
temps : avec la fermeture « manu militari » de l'Ecole Massillon,
l'anticléricalisme d'Emile Combes n'est pas très loin.
Dominique
LAFONT NDLR - Pierre Jaillard est le frère
aîné d'Henri Jaillard, Lison [Louise] de Raucourt et
Magdeleine Lepercq. Nous publierons sa nécrologie en quatre
parties. Les deux premières présentent en fait toute la
famille Jaillard-Goybet, avec notamment la fermeture de l'Ecole
Massillon. Les deux dernières sont centrées sur Pierre
Jaillard après qu'il a quitté sa famille. Les premiers mois, les premières
années furent ce qu'ils sont dans les familles vraiment
chrétiennes, où les parents remercient Dieu de leur
avoir donné un enfant et, moins soucieux de jouir de ses
innocentes caresses que préoccupés de sa formation, ne
négligent rien pour assurer son bonheur, dès le bas
âge, avec une attention digne d'éloges, en lui
inculquant doucement les principes de la vie surnaturelle.
Envoyé en garnison à
Clermont-Ferrand, le capitaine Jaillard y vint avec toute sa famille.
On le voyait de bonne heure au quartier, où il s'occupait,
avec un zèle et une activité souvent remarqués,
des hommes, des armements, des chevaux. Il voulait, dans la mesure de
ses forces, donner à la France d'excellents soldats et
préparer la défense nationale. Avait-il un
pressentiment des graves événements dont nous sommes
les témoins ? Voulait-il une armée assez forte pour
empêcher toute tentative d'attaque ? Il connaissait le vieil
adage : Si vis pacem, para
bellum, et il savait que le
grand moyen d'assurer la paix est d'avoir une armée
organisée et disciplinée. Il quittait la caserne ou le champ de
manoeuvres après une journée parfois rude, et
consacrait à sa famille tous les instants qui lui
restaient. Il est intéressant de le voir au
milieu de ses enfants, qui sont sa grande joie et auxquels il se
donne sans compter. Chrétien trop éclairé pour
ne pas constater l'affaiblissement des caractères et ne pas
s'en préoccuper, il voyait avec peine l'aveuglement,
l'égoïsme, l'amour de la jouissance, se développer
dans la société au milieu de laquelle devraient vivre
ses fils, et il entendait bien en faire des hommes. « Après les vertus
chrétiennes, aimait-il
à répéter, c'est la vertu 'd'énergie' que je veux
donner à mes enfants.» Ces paroles marquent nettement le but
qu'il veut atteindre. Il ne pouvait cependant veiller
lui-même à leur instruction complète, et leur
enseigner toutes les connaissances utiles. Pierre était
déjà grand, il fallait songer à lui donner des
professeurs. Le capitaine Jaillard fit inscrire son fils au Petit
Séminaire. Cet établissement, ouvert au
lendemain de la Révolution française par les soins de
monseigneur l'évêque de Clermont, dirigé par les
prêtres du diocèse choisis avec la plus grande
attention, recevait, dès l'origine, à côté
des élèves ecclésiastiques, les fils des
meilleures familles du Puy-de-Dôme et des départements
voisins. Pierre Jaillard fut, dès le
premier jour, aussi satisfait de ses maîtres et de ses
camarades que les professeurs et les élèves furent
contents de lui. Plutôt grand, la figure ouverte, l'oeil vif,
il paraissait cependant réservé, presque timide. Il
était lent à se confier, mais réfléchi,
délicat et généreux. Inutile de signaler qu'il
prit rang parmi les bons élèves et mérita
aussitôt les notes les plus élogieuses. En le confiant aux maîtres de son
choix, le capitaine et madame Jaillard entendaient bien continuer
eux-mêmes, autant qu'ils le pourraient, l'éducation
commencée. Qui, mieux que les parents, peut développer
dans l'âme de leurs enfants les vertus chrétiennes et
leur apprendre à pratiquer quotidiennement « l'énergie » qui leur donne la maîtrise
d'eux-mêmes...? Aussi Pierre, ainsi que ses frères, sont
l'objet d'une constante sollicitude dans la famille. Le matin, dès le réveil,
chacun fait régulièrement et pieusement sa
prière, puis consacre le temps utile à la
préparation de la classe, déjeune et part pour
l'école. Les études sont faites méthodiquement,
toujours sanctifiées au commencement et à la fin par la
prière. Aux heures des repas, c'est le capitaine qui attire
les bénédictions de Dieu sur la table et récite
les grâoes, mais pendant les repas, comme durant les
récréations, quelle activité, quelle joie,
quelle intimité ! Désireux de saisir toute occasion
pour former et rendre meilleurs ses enfants, monsieur Jaillard leur
apprend à table ou au salon à écouter
modestement. Ils peuvent parler, faire le récit de ce qu'ils
ont vu ou entendu, mais toujours d'un ton respectueux pour les
maîtres et bienveillant pour les camarades. La conversation est
animée, vive, gaie, sans ces réflexions
déplacées ou ces critiques irréfléchies
qui font plus de mal qu'on ne pense ; jamais, surtout, on ne parle
légèrement des choses sérieuses. Quels que
soient les sujets abordés, le capitaine a toujours soin de
porter un jugement motivé sur toutes les questions et montre
ainsi comment il faut apprécier les personnes et les choses.
Montaigne eût admiré la méthode. Les distractions, d'ailleurs, ne sont
pas ménagées, et je doute que l'on puisse trouver un
milieu où les récréations soient plus
agréablement passées. Dans le vaste salon, les jeux
sont organisés, ils sont variés et présentent
d'autant plus de charme que tout le monde y prend part ; les
séances de projections succèdent à l'explication
assez détaillée des chefs-d'oeuvre de l'esprit ou des
oeuvres d'art, et le théâtre lyonnais montre Guignol,
qui vient faire rire aux éclats ses naïfs et charmants
admirateurs. La musique obtient une place de choix. Il eut suffi de
s'inspirer des concerts historiques donnés autrefois à
Lyon, à l'occasion des prix de l'Ecole de Saint-Bonaventure,
par monseigneur Neyrat, ou de se souvenir des exécutions
musicales, qui, organisées par le savant prélat,
avaient plus tard attiré en foule, dans la primatiale,
l'élite de la société lyonnaise. Le capitaine
Jaillard, qui trouvait un grand plaisir à tenir le grand orgue
de la cathédrale, que lui confiait, à Clermont,
monsieur Claussmann, était, comme son oncle, un
véritable artiste, et il initiait ses enfants à la
connaissance des grands maltres, ceux de l'école russe comme
ceux de l'école française. Il leur faisait comprendre
Saint-Saëns et Glinka, etc., sans exclure les bons auteurs qui,
en d'autres pays, ont donné des oeuvres dignes
d'admiration. L'heure du coucher étant
arrivée, monsieur Jaillard va lui-même faire une lecture
pieuse à ses enfants, en attendant le sommeil, et il aime
à les voir endormir dans les bonnes pensées qu'il prend
soin de leur suggérer. Le capitaine est-il
empêché d'assister au coucher de ses enfants, madame
Jaillard le remplace, et son amour maternel trouve les lectures les
plus propres à préparer chrétiennement, sous le
regard de Dieu, le repos des petits anges dont elle a la
garde. Cette pieuse habitude était
jugée assez importante pour que la présence
d'invités de marque n'empêchât pas madame ou
monsieur Jaillard de remplir leur mission. Un général
des plus appréciés [sans doute le général de
Chanteloup, reçu à dîner le 15 janvier 1902 avec
le colonel Vécou-Duverger - NDLR] dînait un soir chez le capitaine.
Après le repas, les convives se rendent au salon. Madame
Jaillard, avec la meilleure grâce, s'occupe de toutes les
personnes, elle se multiplie, ainsi que son mari, pour les
intéresser. Mais elle trouve le moyen d'aller passer quelques
instants près de ses chers enfants, de leur faire la lecture
habituelle, et le général ne cessait de faire
l'éloge du dévouement intelligent de tels parents, et
il disait bien haut son admiration pour les qualités
militaires du capitaine et pour le soin qu'il apportait à
former, de la meilleure manière, les enfants que Dieu lui
avait donnés. Monsieur Jaillard aimait aussi à
surveiller les études de ses fils. Il voulait leur donner une
formation sérieuse et était de cette
génération d'hommes de goût qui estiment comme il
convient la formation classique. Volontiers, il eut dit avec
René Bazin : «
L'étude du monde ancien donne au monde présent une
idée plus juste et détruit cette dangereuse
naïveté qui fait croire aux primaires que les erreurs
sont des progrès et que toute la hablerie du temps
présent est une chose nouvelle.» Ses fils étudieraient les auteurs
latins, ils connaitraient la littérature grecque, et cette
culture classique lui semblait d'autant plus nécessaire qu'il
voyait ou entendait dans le monde des personnes, souvent
intelligentes, dépourvues de ce goût et de cette
éducation qui sont le premier fruit, et non le moindre, d'une
éducation soignée. Ils ne seraient pas seulement forts
en mathématiques, versés dans la connaissance de la
physique et de la chimie, mais ils auraient aussi cette formation
classique, «
nécessaire pour qu'un Français écrive bien sa
langue, [formation] qui nous ramène au sens véritable
de notre langue, sans cesse menacée par l'ignorance et le
mauvais goût »
[Monsieur René Bazin - NDLA]. Au-dessus de l'étude des grands
classiques, monsieur Jaillard mettait la cennaissance de l'Ecriture
et de la religion, et il savait compléter heureusement la
culture littéraire et scientifique de ses enfants par
l'étude des plus beaux passages de l'Evangile, lus et
commentés avec foi et amour. Enfin, les pages les plus
intéressantes de l'histoire de l'Eglise étaient
présentées au jeune auditoire avec autant de soin que
les plus hauts faits de notre histoire nationale. Quels hommes devait donner une
éducation aussi soignée et quels défenseurs
généreux de toutes les grandes causes ! Les jours de congé, Monsieur
Jaillard avait vite, si son service le permettait, organisé
une longue promenade. Les belles et riantes montagnes qui avoisinent
Clermont étaient parcourues l'une après l'autre. On
admirait les paysages si vivants et si variés au printemps, en
été et en automne ; on étudiait la
géologie au milieu de nos terrains volcaniques - peu de
régions favorisent autant ce genre d'étude ; on prenait
des clichés pour conserver plus fidèlement les
impressions et les souvenirs. Le temps des vacances est aussi bien
employé. Tantôt la famille entière
s'installe à la
Martinière, dans le
vieux château familial. Le récit des actes de vertu des
ancêtres, les traditions régionales font l'objet des
conversations, autour de la table, tandis que les excursions les plus
variées occupent la journée. Le lundi, c'est
l'excursion de la Dent du Chat ; deux jours après, on fait
l'excursion du lac du Bourget, la visite de l'abbaye d'Hautecombe ;
plus tard, on part à deux heures du matin pour gravir les
hautes montagnes qui dominent la vallée du Rhône et y
assister à de merveilleux levers de soleil ; le dimanche, on
se rend avec empressement et joie aux offices divins et on respecte
le jour du Seigneur en le sanctifiant par la prière.
Tantôt on séjourne
à l'île Barbe, près Saint-Rambert de Lyon, et on
visite les monuments de la grande cité et les environs.
Tantôt on se rend aux bains de
mer et les promenades ravissantes sur la côte ou sur les
rochers escarpés font la joie des enfants ; mais quelle
attention de la part des parents pour choisir les compagnons de route
et n'admettre que ceux dont l'éducation est chrétienne
et soignée. Les enfants ont d'ailleurs la louable habitude de
ne rien cacher à leur mère et lui ouvrent leur coeur en
lui disant simplement toutes leurs impressions. Cette franchise, unie à la
prudence des parents, est la sauvegarde des enfants ; aussi les
voyait-on grandir en âge et en sagesse. Tout avait pour but, dans la famille,
l'éducation des enfants. Madame Jaillard cherchait à
connaître les meilleurs moyens à prendre pour les bien
élever ; le capitaine saisit toutes les circonstances pour
apprécier les événements d'après les
préceptes évangéliques ; il apprend à ses
enfants à ne pas s'abaisser pour avoir de l'avancement ; il
leur fait aimer moins les carrières libérales que les
situations libres ; il leur montre toute la petitesse des
habiletés humaines, des compromissions humiliantes en
présence de la force d'âme du chrétien, et non
content de parler, il donne l'exemple. Le jour de la première communion
était attendu et avait été soigneusement
préparé. Depuis des mois, on en parlait, on le
désirait ; aussi la retraite fut-elle suivie avec une grande
ferveur. La cérémonie eut lieu
dans la chapelle du Petit Séminaire, le 16 mai 1905, devant
une assistance nombreuse et recueillie. Monseigneur
l'évêque de Clermont célèbre la messe,
distribue la sainte communion et, après une courte et
paternelle allocution, donne le sacrement de confirmation.
Monseigneur Nevrat [Monseigneur
Neyrat est mort en 1913. Il était prélat romain, doyen
du chapitre de Lyon, membre de l'Académie de Lyon et du
Conseil central de la Propagation de la foi. - NDLA], alors doyen du chapitre de Lyon, se trouve en
habit de choeur, près de l'autel. La chorale interprète
un des cantiques composés par l'aimable prélat.
Pierre est à sa plaoe,
prosterné et modeste. Il attend le moment où son Dieu
descendra dans son âme aimante et pure, et on croirait voir un
ange lorsqu'il revient de la table sainte, les mains jointes, le
sourire sur les lèvres, écoutant son Jésus et
lui parlant doucement. C'est au soir de ce grand jour que,
dans le journal des parents, nous lisons cette note : "Mon Dieu, je ne vous demande pas pour lui la
réussite, les joies de ce monde ; mais faites-en un brave dans
toute la force du mot, continuant la série des grands
chrétiens de sa famille", et Pierre, de son côté,
promettait à Dieu de le servir fidèlement en
chrétien, cemme ses parents, jusqu'à sa mort.
Dieu entendait ces voeux, il
exauçait ces prières, il préparait toutes ces
âmes, les unes aux grands sacrifices et aux immortels
triomphes, les autres par le martyre de la souffrance et de la
séparation aux indicibles joies de l'union
définitive. Cette idée de
fidélité au devoir, l'énergie à montrer
au milieu des difficultés dominent déjà la vie
de ce jeune homme. Une circonstance particulière ne tarde pas
à mettre en relief ce caractère. Nous sommes en 1906 : l'école
Massillon avait occupé une grande partie des locaux de
l'ancien Petit Séminaire. Le refus de dispenses d'âge
pour le baccalauréat, en juillet [Les dispenses furent refusées aux seuls
élèves des Petits Séminaires. -
NDLA], avait produit une
fâcheuse impression et les parents, soucieux d'éviter
pareille mesure, voulaient, à Clermont, une maison
d'enseignement libre. Monseigneur l'évêque, après
de longues hésitations, avait censenti à céder
régulièrement une partie des locaux du Petit
Séminaire à la Société civile
d'enseignement libre et l'école, régulièrement
ouverte, fonctionnait normalement près du Petit
Séminaire, réduit à d'infimes
proportions. En décembre, sur l'injonction
préfectorale, le Séminaire avait dû fermer ses
portes et renvoyer ses élèves, auxquels l'école
Massillon avait fait, dans la mesure du possible, le plus
bienveillant accueil. Tout à coup, contrairement
à toute prévision, l'ordre est donné de fermer
l'école Massillon, d'en expulser maîtres et
élèves. Les avocats se refusaient, ainsi que les gens
honnêtes, à croire à la possibilité de
pareille aventure. D'ailleurs, n'avions-nous pas des juges, à
Clermont et à Riom ? La Société civile, monsieur
Basse à sa tête, saura défendre ses droits, elle
ne peut accepter un tel abus de pouvoir. Toutes les démarches
demeurent infructueuses, la justice se déclare impuissante, la
maison sera fermée. La force armée sera
nécessaire, on n'hésitera pas à y
recourir. Le capitaine Jaillard apprend que
l'artillerie doit occuper les avenues qui aboutissent à
l'école Massillon. Les enfants connaissent, par le mouvement
de troupes, ce qui va s'accomplir. Pierre se lève, au milieu
de la nuit ; il veut être près de ses maîtres
vénérés, et, conduisant ses jeunes
frères, avec eux il escalade le mur du collège, pour
aller se placer près du supérieur. Messieurs Basse, L'Ebraly, Pajot,
Barnier, Paqueron, Feron, Tallon, de Montlaur etc. étaient,
avec plusieurs professeurs, dans le salon de l'école. Au point
du jour, les portes du jardin sont enfoncées ; les
représentants de la force publique, escortés par des
soldats, l'arme au poing, pénètrent dans l'immeuble. La
voix de gros chiens, ennemis des voleurs, arrête un instant la
bande. On parlemente pour faire reculer les molosses, qui se rendent
à l'appel de leur maître. Malgré les
protestations énergiques et sages des légitimes
locataires, ordre est donné de jeter à la rue, par un
froid intense, les occupants, les professeurs et les
élèves. Des paroles grossières et
blasphématoires échappent à des hommes que leur
situation eût dû rendre plus corrects, et, sans
égards pour la qualité, l'âge et le
caractère des personnes présentes, locataires,
professeurs et élèves sont pris au collet et
portés dehors. Les chiens, doux et calmes près des
professeurs, sont cependant respectés. Certains redoutent plus
leurs grognements que les justes protestations des légitimes
occupants. Ainsi va parfois la justice, aux heures d'aberration et
d'incohérence. Pierre avait assisté,
attristé, à ce spectacle. Combien il souffrait de voir
que dans son pays, cette France qu'il aimait, il y eût des
décrets pour permettre pareilles injustices, des hommes
restés français capables de les exécuter ! C'est
la douleur au fond de l'âme et le mépris sur les
lèvres pour les auteurs de telles infamies, qu'il se laisse
appréhender par les gendarmes. Il est traîné dans
les longs et sombres corridors, puis dans les escaliers. Les
policiers se sont égarés, ils ne savent par où
sortir. « Vous êtes
bien entrés sans qu'on vous conduise, leur dit-il, vous pouvez
sortir seuls maintenant »,
et lui, ordinairement si bienveillant, prenait un malin plaisir
à les égarer, et les soldats, humiliés de leur
triste besogne, cherchaient ardemment une issue afin d'en finir au
plus vite. Les applaudissements de la foule
accueillirent Pierre Jaillard et quelques-uns de ses camarades,
lorsqu'on les vit apparattre rue Delarbre, escortés par des
gendarmes et des hommes de police. Madame Jaillard, qui se trouvait
dans l'assistance, était fière de son fils. Pierre
avait douze ans ; il serait un homme. C'était le 26 janvier
1907. Quelques semaines étaient
à peine éceulées que l'école Richelieu,
ouverte à Chamalières, recevait les
élèves de Massillon. Les fils Jaillard étaient
tous présents. L'installation n'était pas parfaite, il
fallait un assez long temps pour se rendre à Richelieu, et les
chemins étaient mauvais. Le capitaine eut vite résolu
le problème. Le grand air fortifierait ses enfants, les
voyages leur feraient prendre un exercice salutaire, le bon Dieu
ferait le reste. Pierre, Charles et Henri furent toujours exacts
à tous les exercices. Leur joie fut certainement grande
lorsqu'ils purent, en juillet, venir recevoir leurs prix et leurs
couronnes dans l'ancienne école Massillon, qu'un arrêt
de la cour, fortement motivé, rendait à ses
légitimes locataires, et ils furent heureux, en octobre, de
reprendre le chemin de la rue Bansac. Pierre continua
régulièrement ses classes ; malgré une
croissance extrême, il put, âgé de quinze ans
seulement, subir avec succès le premier examen du
baccalauréat. L'année de mathématiques,
à Saint-Paul-d'Angoulême, fut couronnée du
même succès. Il entrait aussitôt à la rue
des Postes pour se préparer à l'Ecole navale.
Son père, ses oncles
étaient au service de la France, dans l'armée ; aucune
autre carrière ne devait l'attirer aussi fortement. La marine
eut ses préférences. L'immensité de
l'océan, les dangers pressants ont des attraits
spéciaux pour les âmes bien trempées. Pierre Jaillard est admis à la
rue des Postes. Pour lui, c'est le commencement d'une vie nouvelle,
loin de la famille. Il se met à l'oeuvre avec ardeur, trouve
d'excellents camarades, s'attache à ses maîtres. Il veut
surtout être digne de son père. Il sent quels sacrifices
ses parents s'imposent pour assurer son avenir ; il montre sa
reconnaissance par son travail, sa conduite, ses succès.
A-t-il quelques loisirs, quelques heures de repos, il les consacre
à l'apostolat, celui de l'exemple dans l'école, celui
du plus entier dévouement dans le patronage. Il se
plaît, en effet, au milieu des enfants et lui, plutôt
réservé et timide, devient d'une gaieté presque
exubérante dès qu'il est parmi ces enfants qui ont
gardé le souvenir attendri de son ardeur et de la
générosité de son zèle. Il est reçu dans un bon rang
à l'Ecole navale ; il en est heureux, mais surtout en raison
de la joie qu'il procure à sa famille, et il est content de
pouvoir, en toute paix, passer avec les siens, en des lieux
aimés, le temps des vacances. Toutefois, il sera
fidèle, comme il le faisait depuis quelques années,
à prendre quelques jours pour faire sa retraite annuelle. Nos
jeunes gens, ceux qui veulent être des hommes, se
maîtriser, être utiles à leur pays en suivant leur
conscience, savent aujourd'hui ce que sont ces jours de recueillement
où l'âme s'isole du monde, se met en présence de
Dieu pour s'examiner, s'observer, rechercher les causes de ses
défauts et trouver les remèdes. Ils connaissent les
joies pures qui sont éprouvées en pareil cas et la
force puisée dans la sainte eucharistie, aux pieds de l'autel
de la Très Sainte Vierge. Pierre fit donc sa retraite
fermée avec le même soin qu'y apporta son frère
Charles. Nous avons eu la bonne fortune d'avoir entre les mains les
notes de ce dernier, et nous savons qu'il avait pris la
résolution de fonder à Saint-Cyr, où il allait
entrer, une conférence d'apologétique. Nous ne
connaissons pas les réflexions de Pierre et n'avons pas vu son
carnet de résolutions. Il était l'homme
intérieur. Nous savons qu'il renouvelait la résolution
de sa première communion. Il marchera sur les traces de son
père vénéré, répondra aux
désirs de sa mère bien-aimée, et il demande
à Dieu, avec les vertus chrétiennes, « l'énergie » qui le rendra ce qu'il veut et doit
être. Après avoir, « dans le bain d'âme annuel
», pour reprendre les
expressions du commandant Jaillard, fait provision de force, nous le
trouvons au Borda. Là, sa piété ne
fait qu'augmenter ; il prie toujours avec ferveur, aime la
discipline, est aimé de ses chefs et de ses camarades. Quoique
toujours très modeste, il est tellement maître de lui
que le respect humain lui est complètement inconnu. Combien se
souviennent avoir vu ce grand et beau jeune homme s'avancer, les yeux
modestement baissés, à la table sainte, chaque samedi,
à la messe basse que célèbre l'aumônier !
Le dimanche, sa tenue recueillie édifie ceux qui le voient
assister pieusement à la messe dite à bord, et nous
avons appris que souvent, après cette messe, il allait
demander la sainte communion à un prêtre qui gardait
chez lui la sainte réserve. Ah ! il pouvait être fier de
son fils, le commandant Jaillard, et Dieu semblait visiblement
bénir cette famille dont Il était le maître et
dont tous les membres n'avaient de vie et de joie qu'en Lui.
Le Tout-Puissant, dont les desseins
sont insondables et l'amour immense, allait soumettre notre jeune
élève du Borda
à une très dure épreuve. Le commandant Jaillard, qui
s'était retiré à Lyon, se rendait à Paris
pour accompagner son fils Charles, admis à Saint-Cyr. Il
partait assez tôt pour permettre au jeune saint-cyrien de
prendre toutes ses dispositions en vue de servir la cause religieuse
et de suivre exactement les cours de l'école militaire,
lorsque se produisit, à Melun, la terrible catastrophe
où le père et le fils trouvèrent la mort. Dans
les lettres de faire-part envoyées par la famille,
après le nom du commandant Jaillard, chevalier de la
Légion d'honneur, et celui de Charles Marie Louis Jaillard,
élève de l'école spéciale militaire, on
lisait : « tous deux
avaient fait la sainte communion le matin, dans la basilique de
Fourvière. » Le Bon
Dieu avait voulu récompenser deux bons chrétiens et ne
pas prolonger plus longtemps leur temps de l'exil, mais quelle
douleur pour les survivants de la famille ! Cette terrible
épreuve exerça une influence notable sur l'âme de
Pierre. « La
douleur, écrit
monseigneur Bougaud, vivifie et
agrandit les âme. Elle y met une beauté, une grandeur
touchante... et sur cette triste terre, il n'y a jamais eu ni une
grande oeuvre ni une grande âme sans douleur... comme si dans
cet atelier auguste où se forment les âmes, le
génie, la gloire, la vertu même ne pouvaient que faire
l'ébauche ; les derniers traits, ceux que se réserve le
Maître, sont mis par la douleur. » La douleur mûrit cette âme
déjà forte et grande ; elle y mit sa dure empreinte.
Pierre vient rejoindre à Melun sa malheureuse mère et
là, entre ces deux cercueils, soutenant celle dont il se sent
désormais l'appui, il se jure qu'il sera toujours digne de
ceux qui sont partis. Combien était touchant ce
cortège qui s'avance de l'église
Saint-François-de-Sales à travers la ville de Lyon, au
milieu d'une affluence immense, contenant à peine son
émotion. Sur le premier char, à la suite du
clergé, sont disposés les insignes du regretté
commandant, chevalier de la Légion d'honneur, tandis que
l'uniforme de Saint-Cyr est étendu sur le second cercueil.
Derrière les dépouilles des nobles victimes, Pierre
Jaillard, élève du Borda,
accompagné par ses oncles, s'avance, jeune, droit, recueilli,
imposant. Tous les regards se portent sur lui, qui ne songe
qu'à ceux qui sont près de Dieu ; la douleur avait
ajouté quelque chose encore à sa beauté
même. Au cimetière, il écoute les discours ; les
paroles éloquentes et émues de monsieur L'Ebraly,
bâtonnier de Clermont, dont l'amitié est fidèle
jusqu'au bout, vont au fond de son âme. Quelques larmes perlent
sur son visage. Il conserve le calme et la résignation que
donne seule la foi et qu'entretient l'énergie
chrétienne. En cette circonstance, son commandant
écrivait à madame Jaillard : « dans son regard si beau, si droit, on lit
son âme ; vous pouvez être fière de votre fils ;
nul doute qu'il ne soit à la hauteur de sa tâche.
» Pierre Jaillard méritait cette
flatteuse appréciation. Il fut à la hauteur de sa
tâche. Devenu, quoique bien jeune, chef de famille, par le
double malheur qui avait frappé les siens, il redouble de
tendresse pour sa mère, ses jeunes soeurs, son frère.
Il leur écrivait presque tous les jours et, en poursuivant ses
études, vivait fidèlement de leur vie. Il semble qu'il
n'est sur cette terre que pour veiller sur sa famille, se
dévouer pour son pays, mais sa pensée est
déjà au ciel, où se trouvent sans doute son
père tendrement vénéré, et son
frère chéri. Il aime le recueillement, se plaît
à la prière, redouble de dévotion pour la
très sainte eucharistie. Aux pieds de Jésus, il se sent
plus près de ceux qu'il pleure et de ceux qu'il sait dans la
douleur. Cette âme pure, ardente, a besoin de son Dieu ; aussi
n'hésite-t-il pas à s'imposer de longues fatigues pour
satisfaire sa piété. Il part avec un de ses amis, de
Brest, le mercredi saint, à 3 heures du soir, sans avoir
dîné ; il reste toute la nuit à jeun et le jeudi
arrive à Paris à 3 heures du matin, monte
aussitôt à Montmartre pour y faire la sainte
communion. Vers la fin de juillet, il
s'apprêtait à partir pour rejoindre sa famille et passer
avec elle deux mois de vacances en Savoie. Il soupirait après
ces heures dont il jouirait avec ses parents, vivant du souvenir de
ceux avec qui il avait été si heureux de se trouver
autrefois, et il était attendu lorsque la mobilisation le
saisit durant la semaine qui précède la
déclaration de guerre. Il écrit alors presque
journellement à sa mère. L'ordre de départ est
donné, son âme déborde d'enthousiasme :
« On fait de nous des
aspirants ; quel beau commencement de carrière ! Mère
chérie, c'est pour la France ; soyez tranquille, je suis
prêt. » Il est digne
de son père et comme lui, est prêt à tous les
sacrifices pour la France. Madame Jaillard lui envoie l'image du
Sacré-Coeur et Pierre dit sa reconnaissance « Merci pour votre Sacré-Coeur ; il
ne me quittera pas. Jeanne d'Arc nous sauvera ; je vous reverrai si
le Bon Dieu le veut.» La campagne est commencée. On
prévoit qu'elle sera longue et pénible. Pierre sent
qu'il a besoin d'énergie, il n'en manquera pas ; il a
juré d'être digne de son père. Le premier commandement qu'on lui donne
est celui d'une tourelle sur le Léon-Gambetta, croiseur cuirassé où il a
été embarqué. Il est content du poste qui lui
est assigné et ne songe qu'à servir son pays.
« J'espère bien,
écrit-il,
que ma tourelle va se
distinguer. » Il ne tarde
pas à être en contact avec les Autrichiens ; il n'en est
pas ému et constate avec quelque plaisir que le tir du
Gambetta est meilleur que celui de l'ennemi.
Après le bombardement de Cattaro, «je crois bien, écrit-il, non sans orgueil,
que nous sommes les premiers
à avoir reçu les obus autrichiens. Je les voyais tomber
à droite et à gauche ; ils auraient pu nous faire du
mal, mais nous tirons mieux qu'eux.» Voici que la prudente retraite de la
flotte ennemie condamne l'escadre franco-anglaise à un repos
relatif. Pierre ne tarde pas à s'en plaindre et envie les
camarades qui partent dans les fusiliers marins. Il croit avoir trop
de bien-être et demande à ses parents de ne plus rien
lui envoyer : «
Chère Maman,
écrit-il, réservez
les douceurs que vous m'envoyez à vos blessés ; ils le
méritent mieux que nous.» Si l'inaction, en ce temps de guerre,
lui est dure, il trouve dans le calme dont il jouit un moyen de vivre
d'une vie encore plus surnaturelle. Un aumônier est à
bord depuis le mois de septembre ; il s'en félicite
« Nous avons la
joie, dit-il, d'avoir la messe et nous usons
fréquemment de l'aumônier. » Son bonheur est accru parce qu'il est
partagé par tous ces jeunes hommes, que le regretté
amiral Senès appelait « une magnifique élite de jeunesse
». Ils avaient tous
l'amour du devoir, le culte de la France, et un grand nombre le
respect de Dieu et la confiance en Lui. Il n'oublie pas les nobles victimes de
Melun et, le 4 novembre, jour anniversaire de la terrible
catastrophe, il écrit à sa mère « Mère chérie, combien j'ai
prié pour eux et pour vous surtout, qui souffrez tant !
C'etait doublement la fête de Charles aujourd'hui, puisque vous
savez bien qu'ils sont au ciel » C'est bien là le langage qu'aurait tenu,
en pareil cas, le commandant Jaillard. Tous les événements,
toutes les circonstances sont pour lui une occasion de rappeler le
passé et d'élever son coeur plus haut. La nuit de
Noël, il est de quart sur le pont, face aux étoiles ; il
admire sans doute les espaces illuminés, songe aux
périls imminents, mais ces fêtes de Noël, si
joyeuses lorsqu'elles étaient célébrées
en famille, reviennent à son esprit. « Ma chère Maman, j'étais de
quart, cette nuit, pensant aux belles fêtes de jadis, où
nous étions tous réunis ; je n'ai pas eu de messe de
minuit, mais ce matin nous avons eu nos trois messes. J'ai tant
prié pour vous tous et pour ceux de mes camarades qui
n'avaient pas le même bonheur que moi ! » Sous l'action de la foi ardente qui l'anime, on
sent la charité se dilater. Parents et amis lui sont
particulièrement chers, il s'oublie pour ne songer qu'aux
autres. Il cherche à vivre dans une union encore plus
complète avec Dieu, il réclame à sa mère
son livre des Evangiles, le petit volume dont chaque page lue
amoureusement lui rappelle les jeunes années où son
père admirable ne le laissait pas s'endormir sans avoir lu
quelques lignes du livre divin et il trouve le sujet de ses
méditations dans l'Evangile expliqué par son
père. Il tient encore à la terre, car il chérit
sa mère ; il aime son navire, car il veut sauver la patrie ;
mais il est chaque jour attiré plus haut, plus près de
son père bien-aimé. Il a d'ailleurs une sorte de
pressentiment de la gravité de la situation où il se
trouve. Des sous-marins ont été signalés dans
l'Adriatique. Madame Jaillard, chrétienne avant tout, avec
cette intuition qu'ont parfois les mères des périls qui
menacent leurs enfants, lui recommande de ne cesser de veiller et de
prier, « car on ne sait ni le jour ni l'heure.» Pierre
n'avait pas attendu les conseils de sa mère ; il ne prend
jamais son repos sans dire son amour à Dieu et ne commence pas
la journée s sans lui offrir toutes ses pensées, ses
actions, ses souffrances. Il implore d'autant plus fidèlement
l'assistance divine qu'il a vu augmenter ses responsabilités.
Depuis le mois de février, il est enseigne de vaisseau.
« Nous marchons en
éclaireurs, devant les dix cuirassés, écrit-il ;
on nous a appelés, cette nuit, au poste de combat ; on signale
de nombreux sous-marins ; il faut nous méfier.
» Cette lettre est
datée du 24 avril, trois jours avant le drame. Dans une dernière lettre, il
disait « Mon père et
mon frère avaient fait la sainte communion le matin de leur
mort; ils étaient prêts ; du reste, ils étaient
toujours prêts,»
comme s'il affirmait, une fois de plus, avec quelle
fidélité il imitait son père, suivait ses
exemples, se tenait, lui aussi, toujours prêt au grand
sacrifice, plein de confiance en Dieu. Nous empruntons au commandant Vedel
(Nos marins à la
guerre) le récit de la
terrible et glorieuse nuit : Le Gambetta,
« torpillé le 27
avril 1915, lui aussi a coulé aux cris de "Vive la France !" poussés par les officiers qui allaient
tous y rester (au nombre de 32) et répétés par
un équipage sur le point de boire à la grande tasse.
» Il n'est resté
que 137 survivants sur 821. Nos marins avaient à surveiller
l'ouvert du canal d'Otrante sur une longueur de 240
kilomètres, divisée en quatre secteurs. Le Gambetta
occupait le poste le plus voisin de la côte d'Italie.
C'était «
pendant le débarquement
en cours aux Dardanelles, pour empêcher une incursion,
guère probable mais toujours possible, des Autrichiens par
là. » « De dix noeuds pendant le
jour, la vitesse a été réduite à six,
vers le soir, afin d'économiser le charbon et reposer les
machines. Cap au nord-est. La mer est plate, la lune presque pleine ;
il fait le plus beau temps que l'on puisse rêver. (...) La
masse du navire (...) se détache en noir sur l'eau
blanchissante, alors que de toutes petites coques sont au contraire
"mangées" par le miroitement de la mer. » « A minuit 40, sans que
personne du Gambetta
ait rien signalé de suspect - mais allez donc
reconnaître un périscope la nuit, sous la lune, à
plusieurs centaines de mètres ! - deux torpilles frappent le
bâtiment par bâbord, à quelques secondes
d'intervalle. » Au premier coup, les dynamos de
l'éclairage intérieur et des projecteurs
s'arrêtent et toute communication par TSF est coupée. La
deuxième torpille crève des chaudières en action
; les machines stoppent, mais le Gambetta
courra sur son erre pendant les vingt à vingt-cinq minutes
qu'a duré son agonie. « Sur la passerelle, le
commandant André (capitaine de vaisseau) est sorti de la
chambre de veille où il reposait tout habillé. (...)
Son premier mouvement est de se précipiter à
bâbord avec les officiers de quart » pour découvrir l'ennemi et
l'écraser. Mais le sous-marin a disparu et « le
Gambetta commence à
pencher lourdement, sous le poids de l'eau qui s'engouffre par les
deux larges déchirures » du flanc. Le commandant donne l'ordre de
remplir les ballast de tribord, mais il était impossible de
l'exécuter. « C'est à ce moment
qu'arrive l'amiral [Sénès], en chemise, suivi de monsieur Chédeville,
un de ses aides de camp.» « A peine en haut, l'amiral
(...) enjoint de faire le signal d'alarme SOS» par la TSF ; elle ne fonctionne plus.
« Donc, aucun secours
à espérer de nulle part. (...) Pas une minute à
perdre. «Aux embarcations
!" ordonne le commandant. Et
l'amiral ajoute « "Du
calme, mes enfants ! Les embarcations sont pour vous. Nous autres,
nous restons." » Tous les chefs tinrent la parole de
l'amiral. « En bas, dans les
compartiments éventrés, tout le monde a dû
être tué sur le coup, personne n'en étant
remonté. La fin de ceux-là, mécaniciens,
chauffeurs et soutiers, fut peut-être la plus douce,
certainement la plus prompte. (...) Honneur à eux !
» « Partout ailleurs, les hommes
ont été réveillés en sursaut. (...) Ce
qu'il y a ? On ne le devine que trop. Attrape à grimper sur le
pont, et en vitesse ! » Mais «
le chemin [vers les
échelles] est
encombré d'obstacles que l'obscurité rend
infranchissables. (...) Aucune panique, néanmoins. (...) On
crie «Lumière !
lumière !", voilà
tout. » L'inclinaison
augmente vite. Et cependant, on sauve les quatre blessés et
malades de l'hôpital. « "Lumière ! lumière
!" En voici enfin.
» Ce sont les officiers
non de quart qui, négligeant les échelles les plus
voisines, se sont portés, avec leur lampe de poche, au-devant
des matelots : « "Du courage, leur disent-ils, c'est pour la France !" » Ils se placent
au pied des montées praticables pour organiser l'exode.
« "Aux embarcations !"
répète le
commandant.» Mais comment
mater ces bossoirs, rabaissés pour dégager les champs
de tir ? La bande est trop forte, il faut redresser le batiment
à tout prix. « "Tout le monde à tribord (...) !"
prononce alors le
commandant.» « Et la
force de la discipline est telle que les matelots lâchent tous
les préparatifs de sauvetage pour obéir. (...) La
quarantaine de tonnes ainsi brusquement déplacée
produit un effet appréciable. (...) Quelques secondes
d'espoir... puis (...) le Léon Gambetta reprend son mouvement de chute en
l'accélérant encore. (...) Et, d'une voix brisée
par la douleur, d'une voix qui prie maintenant plutôt qu'elle
n'ordonne, le commandant lâche enfin la formule d'abandon :
"Sauvez-vous, mes enfants !
Sauvez-vous comme vous pourrez..." » Pardon ! c'est bien un
ordre encore. « Se sauver, mais comment ?
» Les uns se jettent
à l'eau ; le plus grand nombre essaye, en utilisant la bande,
de lancer les embarcations à l'eau sans l'aide des bossoirs,
mais toutes se détachent de leurs chantiers et se brisent en
roulant sur le pont et écrasant des grappes humaines.
« A quoi on ne saurait non plus
rendre assez hommage, c'est au sang-froid et à
l'abnégation des officiers, dont pas un ne pensera à
soi tant que le bateau flottera et qu'il y restera un seul matelot.
» Et le commandant Vedel
arrive à les citer à peu près tous : les Dauch,
les Héraud et les Pallande, Puech, de Lesparda, Boisson et
Jaillard, Bunoust, Lefèvre et Colbrand ; Roussel, Fay et le
mécanicien principal Daunay, Dubois, Seren, Ainet et
Guilnel... [«L'enseigne
Jaillard et l'élève-commissaire Bunoust causent
tranquillement, près de la tourelle tribord arrière
» (commandant Emile Vedel,
Nos Marins à la
guerre, Payot, 1916, page 226)
-NDLR] « Sur le pont, le
commissaire principal Deligny, les genoux déjà dans
l'eau, allume froidement une cigarette et dit à ceux qui
perdent la tête : "Vous
voyez, ce n est pas plus dur que ça." » « Un certain nombre d'hommes
sont cependant parvenus à dégager le canot 2, qu'ils
font basculer par-dessus la rambarde de bâbord.» Il
flotte, « bien que percé en trois endroits. (...) Faite
pour porter une cinquantaine d'hommes, l'embarcation en reçut
108, qui finirent par s'y tasser. (...) Par bonheur garnie de six
avirons et d'un seau, » la
barque put s'éloigner... « Un premier
cri de "Vive la France !"
part alors de la passerelle, cri
que tout le monde reprend par trois fois, ceux encore sur le pont
comme ceux déjà dans l'eau.(...) Hommage suprême
à la patrie pour laquelle on va mourir. (...) Le Gambetta commence à piquer fortement du nez, tout
en achevant de se retourner sens dessus dessous, et le sauve-qui-peut
devient général - officiers toujours exceptés,
bien entendu.» «Au fur et à mesure que
s'enfonce le côté bâbord, émerge (...)
tribord, où l'on voit courir les attardés, et parmi
ceux-ci des officiers dont les lampes, disséminées sur
le dôme de la carène, dessinent un commencement
d'auréole au vaisseau agonisant. Un peu avant que la
passerelle ne s'enfonce complètement sous l'eau, on a vu
monsieur Chédeville passer par surprise une
bouée-couronne autour de l'amiral, qui tenait serrée la
main du commandant André. » «Enfin, une vingtaine de
minutes après son torpillage, le Gambetta
avait achevé le tour complet et s'abîmait par l'avant,
la mâture pointant vers le fond, la quille et les trois
hélices dressées en l'air. Identiquement comme le
Bouvet. Au même instant, un nouveau cri de
"Vive la France !" jaillit spontanément de la poitrine
de tous ceux qui, bien qu'aux prises avec la mer homicide et la mort
déjà dans la gorge, ne pouvaient, sans un sursaut
d'émotion, la voir engloutir ce que le marin a de plus cher au
monde après le pays qui l'a vu naître : son bateau ! Le
premier maître Grall entonna ensuite le chant des Girondins
: Mourir pour la patrie...
» Pendant que le canot surchargé
d'hommes se dirigeait péniblement vers le phare de Santa Maria
di Leuca, d'où il provoqua l'envoi de secours, les
scènes de mort se multiplient à la surface de l'eau. La
vedette que le commandant Héraud avait réussi à
mettre à l'eau coule sous la surcharge. Tous les officiers
périssent au milieu des cris déchirants de jeunes
matelots appelant leur mère à cette heure
suprême. Seuls, quelques robustes Bretons résistent
à la congestion du froid et à celle de ce soleil de
printemps, aggravée encore par quatorze heures d'efforts et de
lutte. « L'U 5 », qui a fait le coup
est témoin de ce sinistre. Il attend, non pour porter secours
- tout sentiment humain semble avoir disparu ! - mais pour torpiller
le navire qui voudrait venir en aide aux victimes. Lorsque, vers 2 heures, les torpilleurs
33 et 36, de Brindisi,
l'Impavido et l'Indomito, de Tarente, sous la direction du commandant
Orsini, vinrent, bien qu'encore neutres, porter secours aux victimes,
ils ne purent recueillir que 22 survivants et 58 cadavres, dont 12
officiers, parmi lesquels l'amiral Senès. Torpillé le 27 avril 1915, le
Léon
Gambetta avait coulé.
Sur 841 hommes qui formaient l'équipage, 137 seulement
survécurent. L'abbé Julian, aumônier,
avait préparé un grand nombre des victimes ; il
s'était tenu là, près de ses marins, les
réconfortant par les paroles d'espérance, leur donnant
une nouvelle et dernière absolution, et Pierre Jaillard
tournait rapidement ses regards du côté de la France,
où il laisse une mère bien-aimée, des soeurs
chéries, un jeune frère, puis, levant les yeux vers le
ciel, la vraie patrie où l'attendent son père et son
frère Charles, pousse par trois fois le cri
«Vive la
France» et fait
généreusement et librement le sacrifice de sa vie, pour
Dieu et son pays. Un de ses camarades écrivait ses
lignes : « J'aimais Pierre
comme un frère dont on aime à demander les conseils et
à se laisser guider par lui. Ce doit être, Madame, une
consolation dans votre douleur de penser à la belle âme
de votre fils. Mieux que moi, vous en connaissiez les
qualités. Son coeur était d'une pureté parfaite,
alliée à une grande sensibilité. Il
possédait surtout, à un haut degré, la vertu
chrétienne de charité. Toujours prêt à
rendre service et à se gêner pour son prochain, jamais
on ne l'entendait dire du mal des autres. « Vrai marin par vocation, il
sut conquénr l'entière estime de ses chefs. Plein
d'enthousiasme et d'ardeur, il sut toujours dominer les petits ennuis
et les vexations de la vie de chaque jour et placer plus haut son
idéal. Faire toujours son devoir de chrétien et de
Français, quelle qu'en soient les conséquences, ce fut
là son unique ambition et la règle de sa vie. Il mourut
fidèle à son idéal et ayant le courage de rester
jusqu'à la fin à son poste.» Que d'âmes
généreuses se sont déjà ainsi offertes
pour le salut de la France ? Dieu accepte ces sacrifices, dont le
prix est encore augmenté par la résignation
chrétienne des mères dévouées qui savent,
comme la plus aimante des mères, se tenir aux pieds de la
croix, sur leur calvaire, et s'immoler avec leur fils pour le salut
des autres ! Pierre Louis Marie Jaillard, enseigne
de vaisseau, a été cité à l'ordre de
l'armée « Officier
du Léon
Gambetta, alors que son
bâtiment, torpillé deux fois, était sur le point
de sombrer, a donné l'exemple du calme le plus admirable, et,
faisant le sacrifice de sa vie pour permettre à un plus grand
nombre des hommes de l'équipage de prendre place dans les
embarcations, a été englouti avec son bâtiment.
» extrait
de Nos Glorieux Anciens,
Ecole Massillon Imprimerie Moderne,
Clermont-Ferrand, 1917, pp. 73-98, communiqué par
Dom inique LAFONT.
1 - L'éducation familiale
2. L'école Massillon
3. La marine de guerre
4 - Le naufrage du Léon Gambetta