Pierre Jaillard

(Lyon, 1894- mer Adriatique, 1915),

enseigne de vaisseau

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J'ai lu ces pages sur Pierre Jaillard : un texte qui a pris « un bon coup de vieux », ce qui en constitue précisément tout l'intérêt et la valeur ; on voit l'évolution des pensées et l'histoire en marche. Un texte témoin de son temps : avec la fermeture « manu militari » de l'Ecole Massillon, l'anticléricalisme d'Emile Combes n'est pas très loin.

Dominique LAFONT

NDLR - Pierre Jaillard est le frère aîné d'Henri Jaillard, Lison [Louise] de Raucourt et Magdeleine Lepercq. Nous publierons sa nécrologie en quatre parties. Les deux premières présentent en fait toute la famille Jaillard-Goybet, avec notamment la fermeture de l'Ecole Massillon. Les deux dernières sont centrées sur Pierre Jaillard après qu'il a quitté sa famille.

 


1 - L'éducation familiale

Pierre Jaillard naquit à Lyon, le 9 juin 1894, et fut porté le lendemain, 10, dans l'antique et belle église d'Aînay, où son grand-oncle, monseigneur Neyrat, chanoine de la primatiale Saint-Jean, lui donna le baptême. Tandis que l'eau sainte coulait sur le front du nouveau-né, le père demandait à Dieu de faire de cet enfant un chrétien aussi généreux au service de l'Eglise que dévoué à son pays.

Les premiers mois, les premières années furent ce qu'ils sont dans les familles vraiment chrétiennes, où les parents remercient Dieu de leur avoir donné un enfant et, moins soucieux de jouir de ses innocentes caresses que préoccupés de sa formation, ne négligent rien pour assurer son bonheur, dès le bas âge, avec une attention digne d'éloges, en lui inculquant doucement les principes de la vie surnaturelle.

Le capitaine Jaillard, père de famille

Envoyé en garnison à Clermont-Ferrand, le capitaine Jaillard y vint avec toute sa famille. On le voyait de bonne heure au quartier, où il s'occupait, avec un zèle et une activité souvent remarqués, des hommes, des armements, des chevaux. Il voulait, dans la mesure de ses forces, donner à la France d'excellents soldats et préparer la défense nationale. Avait-il un pressentiment des graves événements dont nous sommes les témoins ? Voulait-il une armée assez forte pour empêcher toute tentative d'attaque ? Il connaissait le vieil adage : Si vis pacem, para bellum, et il savait que le grand moyen d'assurer la paix est d'avoir une armée organisée et disciplinée.

Il quittait la caserne ou le champ de manoeuvres après une journée parfois rude, et consacrait à sa famille tous les instants qui lui restaient.

Il est intéressant de le voir au milieu de ses enfants, qui sont sa grande joie et auxquels il se donne sans compter. Chrétien trop éclairé pour ne pas constater l'affaiblissement des caractères et ne pas s'en préoccuper, il voyait avec peine l'aveuglement, l'égoïsme, l'amour de la jouissance, se développer dans la société au milieu de laquelle devraient vivre ses fils, et il entendait bien en faire des hommes.

« Après les vertus chrétiennes, aimait-il à répéter, c'est la vertu 'd'énergie' que je veux donner à mes enfants.»

Ces paroles marquent nettement le but qu'il veut atteindre.

Le Petit Séminaire de Clermont-Ferrand

Il ne pouvait cependant veiller lui-même à leur instruction complète, et leur enseigner toutes les connaissances utiles. Pierre était déjà grand, il fallait songer à lui donner des professeurs. Le capitaine Jaillard fit inscrire son fils au Petit Séminaire.

Cet établissement, ouvert au lendemain de la Révolution française par les soins de monseigneur l'évêque de Clermont, dirigé par les prêtres du diocèse choisis avec la plus grande attention, recevait, dès l'origine, à côté des élèves ecclésiastiques, les fils des meilleures familles du Puy-de-Dôme et des départements voisins.

Pierre Jaillard fut, dès le premier jour, aussi satisfait de ses maîtres et de ses camarades que les professeurs et les élèves furent contents de lui. Plutôt grand, la figure ouverte, l'oeil vif, il paraissait cependant réservé, presque timide. Il était lent à se confier, mais réfléchi, délicat et généreux. Inutile de signaler qu'il prit rang parmi les bons élèves et mérita aussitôt les notes les plus élogieuses.

En le confiant aux maîtres de son choix, le capitaine et madame Jaillard entendaient bien continuer eux-mêmes, autant qu'ils le pourraient, l'éducation commencée. Qui, mieux que les parents, peut développer dans l'âme de leurs enfants les vertus chrétiennes et leur apprendre à pratiquer quotidiennement « l'énergie » qui leur donne la maîtrise d'eux-mêmes...? Aussi Pierre, ainsi que ses frères, sont l'objet d'une constante sollicitude dans la famille.

L'éducation familiale

Le matin, dès le réveil, chacun fait régulièrement et pieusement sa prière, puis consacre le temps utile à la préparation de la classe, déjeune et part pour l'école. Les études sont faites méthodiquement, toujours sanctifiées au commencement et à la fin par la prière. Aux heures des repas, c'est le capitaine qui attire les bénédictions de Dieu sur la table et récite les grâoes, mais pendant les repas, comme durant les récréations, quelle activité, quelle joie, quelle intimité ! Désireux de saisir toute occasion pour former et rendre meilleurs ses enfants, monsieur Jaillard leur apprend à table ou au salon à écouter modestement. Ils peuvent parler, faire le récit de ce qu'ils ont vu ou entendu, mais toujours d'un ton respectueux pour les maîtres et bienveillant pour les camarades. La conversation est animée, vive, gaie, sans ces réflexions déplacées ou ces critiques irréfléchies qui font plus de mal qu'on ne pense ; jamais, surtout, on ne parle légèrement des choses sérieuses. Quels que soient les sujets abordés, le capitaine a toujours soin de porter un jugement motivé sur toutes les questions et montre ainsi comment il faut apprécier les personnes et les choses. Montaigne eût admiré la méthode.

Les distractions, d'ailleurs, ne sont pas ménagées, et je doute que l'on puisse trouver un milieu où les récréations soient plus agréablement passées. Dans le vaste salon, les jeux sont organisés, ils sont variés et présentent d'autant plus de charme que tout le monde y prend part ; les séances de projections succèdent à l'explication assez détaillée des chefs-d'oeuvre de l'esprit ou des oeuvres d'art, et le théâtre lyonnais montre Guignol, qui vient faire rire aux éclats ses naïfs et charmants admirateurs. La musique obtient une place de choix. Il eut suffi de s'inspirer des concerts historiques donnés autrefois à Lyon, à l'occasion des prix de l'Ecole de Saint-Bonaventure, par monseigneur Neyrat, ou de se souvenir des exécutions musicales, qui, organisées par le savant prélat, avaient plus tard attiré en foule, dans la primatiale, l'élite de la société lyonnaise. Le capitaine Jaillard, qui trouvait un grand plaisir à tenir le grand orgue de la cathédrale, que lui confiait, à Clermont, monsieur Claussmann, était, comme son oncle, un véritable artiste, et il initiait ses enfants à la connaissance des grands maltres, ceux de l'école russe comme ceux de l'école française. Il leur faisait comprendre Saint-Saëns et Glinka, etc., sans exclure les bons auteurs qui, en d'autres pays, ont donné des oeuvres dignes d'admiration.

La lecture du soir

L'heure du coucher étant arrivée, monsieur Jaillard va lui-même faire une lecture pieuse à ses enfants, en attendant le sommeil, et il aime à les voir endormir dans les bonnes pensées qu'il prend soin de leur suggérer. Le capitaine est-il empêché d'assister au coucher de ses enfants, madame Jaillard le remplace, et son amour maternel trouve les lectures les plus propres à préparer chrétiennement, sous le regard de Dieu, le repos des petits anges dont elle a la garde.

Cette pieuse habitude était jugée assez importante pour que la présence d'invités de marque n'empêchât pas madame ou monsieur Jaillard de remplir leur mission. Un général des plus appréciés [sans doute le général de Chanteloup, reçu à dîner le 15 janvier 1902 avec le colonel Vécou-Duverger - NDLR] dînait un soir chez le capitaine. Après le repas, les convives se rendent au salon. Madame Jaillard, avec la meilleure grâce, s'occupe de toutes les personnes, elle se multiplie, ainsi que son mari, pour les intéresser. Mais elle trouve le moyen d'aller passer quelques instants près de ses chers enfants, de leur faire la lecture habituelle, et le général ne cessait de faire l'éloge du dévouement intelligent de tels parents, et il disait bien haut son admiration pour les qualités militaires du capitaine et pour le soin qu'il apportait à former, de la meilleure manière, les enfants que Dieu lui avait donnés.

Une formation classique et scientifique

Monsieur Jaillard aimait aussi à surveiller les études de ses fils. Il voulait leur donner une formation sérieuse et était de cette génération d'hommes de goût qui estiment comme il convient la formation classique. Volontiers, il eut dit avec René Bazin : « L'étude du monde ancien donne au monde présent une idée plus juste et détruit cette dangereuse naïveté qui fait croire aux primaires que les erreurs sont des progrès et que toute la hablerie du temps présent est une chose nouvelle.» Ses fils étudieraient les auteurs latins, ils connaitraient la littérature grecque, et cette culture classique lui semblait d'autant plus nécessaire qu'il voyait ou entendait dans le monde des personnes, souvent intelligentes, dépourvues de ce goût et de cette éducation qui sont le premier fruit, et non le moindre, d'une éducation soignée. Ils ne seraient pas seulement forts en mathématiques, versés dans la connaissance de la physique et de la chimie, mais ils auraient aussi cette formation classique, « nécessaire pour qu'un Français écrive bien sa langue, [formation] qui nous ramène au sens véritable de notre langue, sans cesse menacée par l'ignorance et le mauvais goût » [Monsieur René Bazin - NDLA].

Au-dessus de l'étude des grands classiques, monsieur Jaillard mettait la cennaissance de l'Ecriture et de la religion, et il savait compléter heureusement la culture littéraire et scientifique de ses enfants par l'étude des plus beaux passages de l'Evangile, lus et commentés avec foi et amour.

Enfin, les pages les plus intéressantes de l'histoire de l'Eglise étaient présentées au jeune auditoire avec autant de soin que les plus hauts faits de notre histoire nationale.

Quels hommes devait donner une éducation aussi soignée et quels défenseurs généreux de toutes les grandes causes !


2. L'école Massillon

Les jours de congé, Monsieur Jaillard avait vite, si son service le permettait, organisé une longue promenade. Les belles et riantes montagnes qui avoisinent Clermont étaient parcourues l'une après l'autre. On admirait les paysages si vivants et si variés au printemps, en été et en automne ; on étudiait la géologie au milieu de nos terrains volcaniques - peu de régions favorisent autant ce genre d'étude ; on prenait des clichés pour conserver plus fidèlement les impressions et les souvenirs.

Des vacances bien employées

Le temps des vacances est aussi bien employé.

Tantôt la famille entière s'installe à la Martinière, dans le vieux château familial. Le récit des actes de vertu des ancêtres, les traditions régionales font l'objet des conversations, autour de la table, tandis que les excursions les plus variées occupent la journée. Le lundi, c'est l'excursion de la Dent du Chat ; deux jours après, on fait l'excursion du lac du Bourget, la visite de l'abbaye d'Hautecombe ; plus tard, on part à deux heures du matin pour gravir les hautes montagnes qui dominent la vallée du Rhône et y assister à de merveilleux levers de soleil ; le dimanche, on se rend avec empressement et joie aux offices divins et on respecte le jour du Seigneur en le sanctifiant par la prière.

Tantôt on séjourne à l'île Barbe, près Saint-Rambert de Lyon, et on visite les monuments de la grande cité et les environs.

Tantôt on se rend aux bains de mer et les promenades ravissantes sur la côte ou sur les rochers escarpés font la joie des enfants ; mais quelle attention de la part des parents pour choisir les compagnons de route et n'admettre que ceux dont l'éducation est chrétienne et soignée. Les enfants ont d'ailleurs la louable habitude de ne rien cacher à leur mère et lui ouvrent leur coeur en lui disant simplement toutes leurs impressions.

Cette franchise, unie à la prudence des parents, est la sauvegarde des enfants ; aussi les voyait-on grandir en âge et en sagesse.

Tout avait pour but, dans la famille, l'éducation des enfants. Madame Jaillard cherchait à connaître les meilleurs moyens à prendre pour les bien élever ; le capitaine saisit toutes les circonstances pour apprécier les événements d'après les préceptes évangéliques ; il apprend à ses enfants à ne pas s'abaisser pour avoir de l'avancement ; il leur fait aimer moins les carrières libérales que les situations libres ; il leur montre toute la petitesse des habiletés humaines, des compromissions humiliantes en présence de la force d'âme du chrétien, et non content de parler, il donne l'exemple.

La première communion

Le jour de la première communion était attendu et avait été soigneusement préparé. Depuis des mois, on en parlait, on le désirait ; aussi la retraite fut-elle suivie avec une grande ferveur.

La cérémonie eut lieu dans la chapelle du Petit Séminaire, le 16 mai 1905, devant une assistance nombreuse et recueillie. Monseigneur l'évêque de Clermont célèbre la messe, distribue la sainte communion et, après une courte et paternelle allocution, donne le sacrement de confirmation. Monseigneur Nevrat [Monseigneur Neyrat est mort en 1913. Il était prélat romain, doyen du chapitre de Lyon, membre de l'Académie de Lyon et du Conseil central de la Propagation de la foi. - NDLA], alors doyen du chapitre de Lyon, se trouve en habit de choeur, près de l'autel. La chorale interprète un des cantiques composés par l'aimable prélat.

Pierre est à sa plaoe, prosterné et modeste. Il attend le moment où son Dieu descendra dans son âme aimante et pure, et on croirait voir un ange lorsqu'il revient de la table sainte, les mains jointes, le sourire sur les lèvres, écoutant son Jésus et lui parlant doucement.

C'est au soir de ce grand jour que, dans le journal des parents, nous lisons cette note : "Mon Dieu, je ne vous demande pas pour lui la réussite, les joies de ce monde ; mais faites-en un brave dans toute la force du mot, continuant la série des grands chrétiens de sa famille", et Pierre, de son côté, promettait à Dieu de le servir fidèlement en chrétien, cemme ses parents, jusqu'à sa mort.

Dieu entendait ces voeux, il exauçait ces prières, il préparait toutes ces âmes, les unes aux grands sacrifices et aux immortels triomphes, les autres par le martyre de la souffrance et de la séparation aux indicibles joies de l'union définitive.

Fermeture de l'école Massillon

Cette idée de fidélité au devoir, l'énergie à montrer au milieu des difficultés dominent déjà la vie de ce jeune homme. Une circonstance particulière ne tarde pas à mettre en relief ce caractère.

Nous sommes en 1906 : l'école Massillon avait occupé une grande partie des locaux de l'ancien Petit Séminaire. Le refus de dispenses d'âge pour le baccalauréat, en juillet [Les dispenses furent refusées aux seuls élèves des Petits Séminaires. - NDLA], avait produit une fâcheuse impression et les parents, soucieux d'éviter pareille mesure, voulaient, à Clermont, une maison d'enseignement libre. Monseigneur l'évêque, après de longues hésitations, avait censenti à céder régulièrement une partie des locaux du Petit Séminaire à la Société civile d'enseignement libre et l'école, régulièrement ouverte, fonctionnait normalement près du Petit Séminaire, réduit à d'infimes proportions.

En décembre, sur l'injonction préfectorale, le Séminaire avait dû fermer ses portes et renvoyer ses élèves, auxquels l'école Massillon avait fait, dans la mesure du possible, le plus bienveillant accueil.

Tout à coup, contrairement à toute prévision, l'ordre est donné de fermer l'école Massillon, d'en expulser maîtres et élèves. Les avocats se refusaient, ainsi que les gens honnêtes, à croire à la possibilité de pareille aventure. D'ailleurs, n'avions-nous pas des juges, à Clermont et à Riom ? La Société civile, monsieur Basse à sa tête, saura défendre ses droits, elle ne peut accepter un tel abus de pouvoir. Toutes les démarches demeurent infructueuses, la justice se déclare impuissante, la maison sera fermée. La force armée sera nécessaire, on n'hésitera pas à y recourir.

Une résistance active

Le capitaine Jaillard apprend que l'artillerie doit occuper les avenues qui aboutissent à l'école Massillon. Les enfants connaissent, par le mouvement de troupes, ce qui va s'accomplir. Pierre se lève, au milieu de la nuit ; il veut être près de ses maîtres vénérés, et, conduisant ses jeunes frères, avec eux il escalade le mur du collège, pour aller se placer près du supérieur.

Messieurs Basse, L'Ebraly, Pajot, Barnier, Paqueron, Feron, Tallon, de Montlaur etc. étaient, avec plusieurs professeurs, dans le salon de l'école. Au point du jour, les portes du jardin sont enfoncées ; les représentants de la force publique, escortés par des soldats, l'arme au poing, pénètrent dans l'immeuble. La voix de gros chiens, ennemis des voleurs, arrête un instant la bande. On parlemente pour faire reculer les molosses, qui se rendent à l'appel de leur maître. Malgré les protestations énergiques et sages des légitimes locataires, ordre est donné de jeter à la rue, par un froid intense, les occupants, les professeurs et les élèves. Des paroles grossières et blasphématoires échappent à des hommes que leur situation eût dû rendre plus corrects, et, sans égards pour la qualité, l'âge et le caractère des personnes présentes, locataires, professeurs et élèves sont pris au collet et portés dehors. Les chiens, doux et calmes près des professeurs, sont cependant respectés. Certains redoutent plus leurs grognements que les justes protestations des légitimes occupants. Ainsi va parfois la justice, aux heures d'aberration et d'incohérence.

Pierre avait assisté, attristé, à ce spectacle. Combien il souffrait de voir que dans son pays, cette France qu'il aimait, il y eût des décrets pour permettre pareilles injustices, des hommes restés français capables de les exécuter ! C'est la douleur au fond de l'âme et le mépris sur les lèvres pour les auteurs de telles infamies, qu'il se laisse appréhender par les gendarmes. Il est traîné dans les longs et sombres corridors, puis dans les escaliers. Les policiers se sont égarés, ils ne savent par où sortir. « Vous êtes bien entrés sans qu'on vous conduise, leur dit-il, vous pouvez sortir seuls maintenant », et lui, ordinairement si bienveillant, prenait un malin plaisir à les égarer, et les soldats, humiliés de leur triste besogne, cherchaient ardemment une issue afin d'en finir au plus vite.

Les applaudissements de la foule accueillirent Pierre Jaillard et quelques-uns de ses camarades, lorsqu'on les vit apparattre rue Delarbre, escortés par des gendarmes et des hommes de police. Madame Jaillard, qui se trouvait dans l'assistance, était fière de son fils. Pierre avait douze ans ; il serait un homme. C'était le 26 janvier 1907.

Retour aux études

Quelques semaines étaient à peine éceulées que l'école Richelieu, ouverte à Chamalières, recevait les élèves de Massillon. Les fils Jaillard étaient tous présents. L'installation n'était pas parfaite, il fallait un assez long temps pour se rendre à Richelieu, et les chemins étaient mauvais. Le capitaine eut vite résolu le problème. Le grand air fortifierait ses enfants, les voyages leur feraient prendre un exercice salutaire, le bon Dieu ferait le reste. Pierre, Charles et Henri furent toujours exacts à tous les exercices.

Leur joie fut certainement grande lorsqu'ils purent, en juillet, venir recevoir leurs prix et leurs couronnes dans l'ancienne école Massillon, qu'un arrêt de la cour, fortement motivé, rendait à ses légitimes locataires, et ils furent heureux, en octobre, de reprendre le chemin de la rue Bansac.

Pierre continua régulièrement ses classes ; malgré une croissance extrême, il put, âgé de quinze ans seulement, subir avec succès le premier examen du baccalauréat.

L'année de mathématiques, à Saint-Paul-d'Angoulême, fut couronnée du même succès. Il entrait aussitôt à la rue des Postes pour se préparer à l'Ecole navale.

Son père, ses oncles étaient au service de la France, dans l'armée ; aucune autre carrière ne devait l'attirer aussi fortement. La marine eut ses préférences. L'immensité de l'océan, les dangers pressants ont des attraits spéciaux pour les âmes bien trempées.


3. La marine de guerre

Pierre Jaillard est admis à la rue des Postes. Pour lui, c'est le commencement d'une vie nouvelle, loin de la famille. Il se met à l'oeuvre avec ardeur, trouve d'excellents camarades, s'attache à ses maîtres. Il veut surtout être digne de son père. Il sent quels sacrifices ses parents s'imposent pour assurer son avenir ; il montre sa reconnaissance par son travail, sa conduite, ses succès. A-t-il quelques loisirs, quelques heures de repos, il les consacre à l'apostolat, celui de l'exemple dans l'école, celui du plus entier dévouement dans le patronage. Il se plaît, en effet, au milieu des enfants et lui, plutôt réservé et timide, devient d'une gaieté presque exubérante dès qu'il est parmi ces enfants qui ont gardé le souvenir attendri de son ardeur et de la générosité de son zèle.

L'Ecole navale et le Borda

Il est reçu dans un bon rang à l'Ecole navale ; il en est heureux, mais surtout en raison de la joie qu'il procure à sa famille, et il est content de pouvoir, en toute paix, passer avec les siens, en des lieux aimés, le temps des vacances. Toutefois, il sera fidèle, comme il le faisait depuis quelques années, à prendre quelques jours pour faire sa retraite annuelle. Nos jeunes gens, ceux qui veulent être des hommes, se maîtriser, être utiles à leur pays en suivant leur conscience, savent aujourd'hui ce que sont ces jours de recueillement où l'âme s'isole du monde, se met en présence de Dieu pour s'examiner, s'observer, rechercher les causes de ses défauts et trouver les remèdes. Ils connaissent les joies pures qui sont éprouvées en pareil cas et la force puisée dans la sainte eucharistie, aux pieds de l'autel de la Très Sainte Vierge.

Pierre fit donc sa retraite fermée avec le même soin qu'y apporta son frère Charles. Nous avons eu la bonne fortune d'avoir entre les mains les notes de ce dernier, et nous savons qu'il avait pris la résolution de fonder à Saint-Cyr, où il allait entrer, une conférence d'apologétique. Nous ne connaissons pas les réflexions de Pierre et n'avons pas vu son carnet de résolutions. Il était l'homme intérieur. Nous savons qu'il renouvelait la résolution de sa première communion. Il marchera sur les traces de son père vénéré, répondra aux désirs de sa mère bien-aimée, et il demande à Dieu, avec les vertus chrétiennes, « l'énergie » qui le rendra ce qu'il veut et doit être.

Après avoir, « dans le bain d'âme annuel », pour reprendre les expressions du commandant Jaillard, fait provision de force, nous le trouvons au Borda.

Là, sa piété ne fait qu'augmenter ; il prie toujours avec ferveur, aime la discipline, est aimé de ses chefs et de ses camarades. Quoique toujours très modeste, il est tellement maître de lui que le respect humain lui est complètement inconnu. Combien se souviennent avoir vu ce grand et beau jeune homme s'avancer, les yeux modestement baissés, à la table sainte, chaque samedi, à la messe basse que célèbre l'aumônier ! Le dimanche, sa tenue recueillie édifie ceux qui le voient assister pieusement à la messe dite à bord, et nous avons appris que souvent, après cette messe, il allait demander la sainte communion à un prêtre qui gardait chez lui la sainte réserve. Ah ! il pouvait être fier de son fils, le commandant Jaillard, et Dieu semblait visiblement bénir cette famille dont Il était le maître et dont tous les membres n'avaient de vie et de joie qu'en Lui.

La mort du père et du frère de Pierre

Le Tout-Puissant, dont les desseins sont insondables et l'amour immense, allait soumettre notre jeune élève du Borda à une très dure épreuve.

Le commandant Jaillard, qui s'était retiré à Lyon, se rendait à Paris pour accompagner son fils Charles, admis à Saint-Cyr. Il partait assez tôt pour permettre au jeune saint-cyrien de prendre toutes ses dispositions en vue de servir la cause religieuse et de suivre exactement les cours de l'école militaire, lorsque se produisit, à Melun, la terrible catastrophe où le père et le fils trouvèrent la mort. Dans les lettres de faire-part envoyées par la famille, après le nom du commandant Jaillard, chevalier de la Légion d'honneur, et celui de Charles Marie Louis Jaillard, élève de l'école spéciale militaire, on lisait : « tous deux avaient fait la sainte communion le matin, dans la basilique de Fourvière. » Le Bon Dieu avait voulu récompenser deux bons chrétiens et ne pas prolonger plus longtemps leur temps de l'exil, mais quelle douleur pour les survivants de la famille ! Cette terrible épreuve exerça une influence notable sur l'âme de Pierre. « La douleur, écrit monseigneur Bougaud, vivifie et agrandit les âme. Elle y met une beauté, une grandeur touchante... et sur cette triste terre, il n'y a jamais eu ni une grande oeuvre ni une grande âme sans douleur... comme si dans cet atelier auguste où se forment les âmes, le génie, la gloire, la vertu même ne pouvaient que faire l'ébauche ; les derniers traits, ceux que se réserve le Maître, sont mis par la douleur. » La douleur mûrit cette âme déjà forte et grande ; elle y mit sa dure empreinte. Pierre vient rejoindre à Melun sa malheureuse mère et là, entre ces deux cercueils, soutenant celle dont il se sent désormais l'appui, il se jure qu'il sera toujours digne de ceux qui sont partis.

Combien était touchant ce cortège qui s'avance de l'église Saint-François-de-Sales à travers la ville de Lyon, au milieu d'une affluence immense, contenant à peine son émotion. Sur le premier char, à la suite du clergé, sont disposés les insignes du regretté commandant, chevalier de la Légion d'honneur, tandis que l'uniforme de Saint-Cyr est étendu sur le second cercueil. Derrière les dépouilles des nobles victimes, Pierre Jaillard, élève du Borda, accompagné par ses oncles, s'avance, jeune, droit, recueilli, imposant. Tous les regards se portent sur lui, qui ne songe qu'à ceux qui sont près de Dieu ; la douleur avait ajouté quelque chose encore à sa beauté même. Au cimetière, il écoute les discours ; les paroles éloquentes et émues de monsieur L'Ebraly, bâtonnier de Clermont, dont l'amitié est fidèle jusqu'au bout, vont au fond de son âme. Quelques larmes perlent sur son visage. Il conserve le calme et la résignation que donne seule la foi et qu'entretient l'énergie chrétienne. En cette circonstance, son commandant écrivait à madame Jaillard : « dans son regard si beau, si droit, on lit son âme ; vous pouvez être fière de votre fils ; nul doute qu'il ne soit à la hauteur de sa tâche. »

Pierre Jaillard méritait cette flatteuse appréciation. Il fut à la hauteur de sa tâche. Devenu, quoique bien jeune, chef de famille, par le double malheur qui avait frappé les siens, il redouble de tendresse pour sa mère, ses jeunes soeurs, son frère. Il leur écrivait presque tous les jours et, en poursuivant ses études, vivait fidèlement de leur vie. Il semble qu'il n'est sur cette terre que pour veiller sur sa famille, se dévouer pour son pays, mais sa pensée est déjà au ciel, où se trouvent sans doute son père tendrement vénéré, et son frère chéri. Il aime le recueillement, se plaît à la prière, redouble de dévotion pour la très sainte eucharistie. Aux pieds de Jésus, il se sent plus près de ceux qu'il pleure et de ceux qu'il sait dans la douleur. Cette âme pure, ardente, a besoin de son Dieu ; aussi n'hésite-t-il pas à s'imposer de longues fatigues pour satisfaire sa piété. Il part avec un de ses amis, de Brest, le mercredi saint, à 3 heures du soir, sans avoir dîné ; il reste toute la nuit à jeun et le jeudi arrive à Paris à 3 heures du matin, monte aussitôt à Montmartre pour y faire la sainte communion.

Une carrière commencée avec la guerre

Vers la fin de juillet, il s'apprêtait à partir pour rejoindre sa famille et passer avec elle deux mois de vacances en Savoie. Il soupirait après ces heures dont il jouirait avec ses parents, vivant du souvenir de ceux avec qui il avait été si heureux de se trouver autrefois, et il était attendu lorsque la mobilisation le saisit durant la semaine qui précède la déclaration de guerre. Il écrit alors presque journellement à sa mère. L'ordre de départ est donné, son âme déborde d'enthousiasme : « On fait de nous des aspirants ; quel beau commencement de carrière ! Mère chérie, c'est pour la France ; soyez tranquille, je suis prêt. » Il est digne de son père et comme lui, est prêt à tous les sacrifices pour la France. Madame Jaillard lui envoie l'image du Sacré-Coeur et Pierre dit sa reconnaissance « Merci pour votre Sacré-Coeur ; il ne me quittera pas. Jeanne d'Arc nous sauvera ; je vous reverrai si le Bon Dieu le veut.»

La campagne est commencée. On prévoit qu'elle sera longue et pénible. Pierre sent qu'il a besoin d'énergie, il n'en manquera pas ; il a juré d'être digne de son père.

Le premier commandement qu'on lui donne est celui d'une tourelle sur le Léon-Gambetta, croiseur cuirassé où il a été embarqué. Il est content du poste qui lui est assigné et ne songe qu'à servir son pays. « J'espère bien, écrit-il, que ma tourelle va se distinguer. » Il ne tarde pas à être en contact avec les Autrichiens ; il n'en est pas ému et constate avec quelque plaisir que le tir du Gambetta est meilleur que celui de l'ennemi. Après le bombardement de Cattaro, «je crois bien, écrit-il, non sans orgueil, que nous sommes les premiers à avoir reçu les obus autrichiens. Je les voyais tomber à droite et à gauche ; ils auraient pu nous faire du mal, mais nous tirons mieux qu'eux.»

Répit avant l'attaque sous-marine

Voici que la prudente retraite de la flotte ennemie condamne l'escadre franco-anglaise à un repos relatif. Pierre ne tarde pas à s'en plaindre et envie les camarades qui partent dans les fusiliers marins. Il croit avoir trop de bien-être et demande à ses parents de ne plus rien lui envoyer : « Chère Maman, écrit-il, réservez les douceurs que vous m'envoyez à vos blessés ; ils le méritent mieux que nous.»

Si l'inaction, en ce temps de guerre, lui est dure, il trouve dans le calme dont il jouit un moyen de vivre d'une vie encore plus surnaturelle. Un aumônier est à bord depuis le mois de septembre ; il s'en félicite « Nous avons la joie, dit-il, d'avoir la messe et nous usons fréquemment de l'aumônier. » Son bonheur est accru parce qu'il est partagé par tous ces jeunes hommes, que le regretté amiral Senès appelait « une magnifique élite de jeunesse ». Ils avaient tous l'amour du devoir, le culte de la France, et un grand nombre le respect de Dieu et la confiance en Lui.

Il n'oublie pas les nobles victimes de Melun et, le 4 novembre, jour anniversaire de la terrible catastrophe, il écrit à sa mère « Mère chérie, combien j'ai prié pour eux et pour vous surtout, qui souffrez tant ! C'etait doublement la fête de Charles aujourd'hui, puisque vous savez bien qu'ils sont au ciel » C'est bien là le langage qu'aurait tenu, en pareil cas, le commandant Jaillard.

Tous les événements, toutes les circonstances sont pour lui une occasion de rappeler le passé et d'élever son coeur plus haut. La nuit de Noël, il est de quart sur le pont, face aux étoiles ; il admire sans doute les espaces illuminés, songe aux périls imminents, mais ces fêtes de Noël, si joyeuses lorsqu'elles étaient célébrées en famille, reviennent à son esprit. « Ma chère Maman, j'étais de quart, cette nuit, pensant aux belles fêtes de jadis, où nous étions tous réunis ; je n'ai pas eu de messe de minuit, mais ce matin nous avons eu nos trois messes. J'ai tant prié pour vous tous et pour ceux de mes camarades qui n'avaient pas le même bonheur que moi ! » Sous l'action de la foi ardente qui l'anime, on sent la charité se dilater. Parents et amis lui sont particulièrement chers, il s'oublie pour ne songer qu'aux autres. Il cherche à vivre dans une union encore plus complète avec Dieu, il réclame à sa mère son livre des Evangiles, le petit volume dont chaque page lue amoureusement lui rappelle les jeunes années où son père admirable ne le laissait pas s'endormir sans avoir lu quelques lignes du livre divin et il trouve le sujet de ses méditations dans l'Evangile expliqué par son père. Il tient encore à la terre, car il chérit sa mère ; il aime son navire, car il veut sauver la patrie ; mais il est chaque jour attiré plus haut, plus près de son père bien-aimé. Il a d'ailleurs une sorte de pressentiment de la gravité de la situation où il se trouve. Des sous-marins ont été signalés dans l'Adriatique. Madame Jaillard, chrétienne avant tout, avec cette intuition qu'ont parfois les mères des périls qui menacent leurs enfants, lui recommande de ne cesser de veiller et de prier, « car on ne sait ni le jour ni l'heure.» Pierre n'avait pas attendu les conseils de sa mère ; il ne prend jamais son repos sans dire son amour à Dieu et ne commence pas la journée s sans lui offrir toutes ses pensées, ses actions, ses souffrances. Il implore d'autant plus fidèlement l'assistance divine qu'il a vu augmenter ses responsabilités. Depuis le mois de février, il est enseigne de vaisseau.

« Nous marchons en éclaireurs, devant les dix cuirassés, écrit-il ; on nous a appelés, cette nuit, au poste de combat ; on signale de nombreux sous-marins ; il faut nous méfier. » Cette lettre est datée du 24 avril, trois jours avant le drame.

Dans une dernière lettre, il disait « Mon père et mon frère avaient fait la sainte communion le matin de leur mort; ils étaient prêts ; du reste, ils étaient toujours prêts,» comme s'il affirmait, une fois de plus, avec quelle fidélité il imitait son père, suivait ses exemples, se tenait, lui aussi, toujours prêt au grand sacrifice, plein de confiance en Dieu.

 


4 - Le naufrage du Léon Gambetta

 

Nous empruntons au commandant Vedel (Nos marins à la guerre) le récit de la terrible et glorieuse nuit :

 

Le Gambetta, « torpillé le 27 avril 1915, lui aussi a coulé aux cris de "Vive la France !" poussés par les officiers qui allaient tous y rester (au nombre de 32) et répétés par un équipage sur le point de boire à la grande tasse. » Il n'est resté que 137 survivants sur 821.

Croisière dans le canal d'Otranle

Nos marins avaient à surveiller l'ouvert du canal d'Otrante sur une longueur de 240 kilomètres, divisée en quatre secteurs. Le Gambetta occupait le poste le plus voisin de la côte d'Italie. C'était « pendant le débarquement en cours aux Dardanelles, pour empêcher une incursion, guère probable mais toujours possible, des Autrichiens par là. »

« De dix noeuds pendant le jour, la vitesse a été réduite à six, vers le soir, afin d'économiser le charbon et reposer les machines. Cap au nord-est. La mer est plate, la lune presque pleine ; il fait le plus beau temps que l'on puisse rêver. (...) La masse du navire (...) se détache en noir sur l'eau blanchissante, alors que de toutes petites coques sont au contraire "mangées" par le miroitement de la mer. »

Deux torpilles

« A minuit 40, sans que personne du Gambetta ait rien signalé de suspect - mais allez donc reconnaître un périscope la nuit, sous la lune, à plusieurs centaines de mètres ! - deux torpilles frappent le bâtiment par bâbord, à quelques secondes d'intervalle. »

Au premier coup, les dynamos de l'éclairage intérieur et des projecteurs s'arrêtent et toute communication par TSF est coupée. La deuxième torpille crève des chaudières en action ; les machines stoppent, mais le Gambetta courra sur son erre pendant les vingt à vingt-cinq minutes qu'a duré son agonie.

Premières minutes tragiques

« Sur la passerelle, le commandant André (capitaine de vaisseau) est sorti de la chambre de veille où il reposait tout habillé. (...) Son premier mouvement est de se précipiter à bâbord avec les officiers de quart » pour découvrir l'ennemi et l'écraser. Mais le sous-marin a disparu et « le Gambetta commence à pencher lourdement, sous le poids de l'eau qui s'engouffre par les deux larges déchirures » du flanc. Le commandant donne l'ordre de remplir les ballast de tribord, mais il était impossible de l'exécuter.

« C'est à ce moment qu'arrive l'amiral [Sénès], en chemise, suivi de monsieur Chédeville, un de ses aides de camp.»

« A peine en haut, l'amiral (...) enjoint de faire le signal d'alarme SOS» par la TSF ; elle ne fonctionne plus. « Donc, aucun secours à espérer de nulle part. (...) Pas une minute à perdre. «Aux embarcations !" ordonne le commandant. Et l'amiral ajoute « "Du calme, mes enfants ! Les embarcations sont pour vous. Nous autres, nous restons." » Tous les chefs tinrent la parole de l'amiral.

« En bas, dans les compartiments éventrés, tout le monde a dû être tué sur le coup, personne n'en étant remonté. La fin de ceux-là, mécaniciens, chauffeurs et soutiers, fut peut-être la plus douce, certainement la plus prompte. (...) Honneur à eux ! »

« Partout ailleurs, les hommes ont été réveillés en sursaut. (...) Ce qu'il y a ? On ne le devine que trop. Attrape à grimper sur le pont, et en vitesse ! » Mais « le chemin [vers les échelles] est encombré d'obstacles que l'obscurité rend infranchissables. (...) Aucune panique, néanmoins. (...) On crie «Lumière ! lumière !", voilà tout. » L'inclinaison augmente vite. Et cependant, on sauve les quatre blessés et malades de l'hôpital.

Des étoiles qui montrent le chemin du devoir...

« "Lumière ! lumière !" En voici enfin. » Ce sont les officiers non de quart qui, négligeant les échelles les plus voisines, se sont portés, avec leur lampe de poche, au-devant des matelots : « "Du courage, leur disent-ils, c'est pour la France !" » Ils se placent au pied des montées praticables pour organiser l'exode.

« "Aux embarcations !" répète le commandant.» Mais comment mater ces bossoirs, rabaissés pour dégager les champs de tir ? La bande est trop forte, il faut redresser le batiment à tout prix. « "Tout le monde à tribord (...) !" prononce alors le commandant.»

« Et la force de la discipline est telle que les matelots lâchent tous les préparatifs de sauvetage pour obéir. (...) La quarantaine de tonnes ainsi brusquement déplacée produit un effet appréciable. (...) Quelques secondes d'espoir... puis (...) le Léon Gambetta reprend son mouvement de chute en l'accélérant encore. (...) Et, d'une voix brisée par la douleur, d'une voix qui prie maintenant plutôt qu'elle n'ordonne, le commandant lâche enfin la formule d'abandon : "Sauvez-vous, mes enfants ! Sauvez-vous comme vous pourrez..." » Pardon ! c'est bien un ordre encore.

A l'eau

« Se sauver, mais comment ? » Les uns se jettent à l'eau ; le plus grand nombre essaye, en utilisant la bande, de lancer les embarcations à l'eau sans l'aide des bossoirs, mais toutes se détachent de leurs chantiers et se brisent en roulant sur le pont et écrasant des grappes humaines.

« A quoi on ne saurait non plus rendre assez hommage, c'est au sang-froid et à l'abnégation des officiers, dont pas un ne pensera à soi tant que le bateau flottera et qu'il y restera un seul matelot. » Et le commandant Vedel arrive à les citer à peu près tous : les Dauch, les Héraud et les Pallande, Puech, de Lesparda, Boisson et Jaillard, Bunoust, Lefèvre et Colbrand ; Roussel, Fay et le mécanicien principal Daunay, Dubois, Seren, Ainet et Guilnel... [«L'enseigne Jaillard et l'élève-commissaire Bunoust causent tranquillement, près de la tourelle tribord arrière » (commandant Emile Vedel, Nos Marins à la guerre, Payot, 1916, page 226) -NDLR] « Sur le pont, le commissaire principal Deligny, les genoux déjà dans l'eau, allume froidement une cigarette et dit à ceux qui perdent la tête : "Vous voyez, ce n est pas plus dur que ça." »

« Un certain nombre d'hommes sont cependant parvenus à dégager le canot 2, qu'ils font basculer par-dessus la rambarde de bâbord.» Il flotte, « bien que percé en trois endroits. (...) Faite pour porter une cinquantaine d'hommes, l'embarcation en reçut 108, qui finirent par s'y tasser. (...) Par bonheur garnie de six avirons et d'un seau, » la barque put s'éloigner...

« Vive la France ! »

« Un premier cri de "Vive la France !" part alors de la passerelle, cri que tout le monde reprend par trois fois, ceux encore sur le pont comme ceux déjà dans l'eau.(...) Hommage suprême à la patrie pour laquelle on va mourir. (...) Le Gambetta commence à piquer fortement du nez, tout en achevant de se retourner sens dessus dessous, et le sauve-qui-peut devient général - officiers toujours exceptés, bien entendu.»

«Au fur et à mesure que s'enfonce le côté bâbord, émerge (...) tribord, où l'on voit courir les attardés, et parmi ceux-ci des officiers dont les lampes, disséminées sur le dôme de la carène, dessinent un commencement d'auréole au vaisseau agonisant. Un peu avant que la passerelle ne s'enfonce complètement sous l'eau, on a vu monsieur Chédeville passer par surprise une bouée-couronne autour de l'amiral, qui tenait serrée la main du commandant André. »

«Enfin, une vingtaine de minutes après son torpillage, le Gambetta avait achevé le tour complet et s'abîmait par l'avant, la mâture pointant vers le fond, la quille et les trois hélices dressées en l'air. Identiquement comme le Bouvet. Au même instant, un nouveau cri de "Vive la France !" jaillit spontanément de la poitrine de tous ceux qui, bien qu'aux prises avec la mer homicide et la mort déjà dans la gorge, ne pouvaient, sans un sursaut d'émotion, la voir engloutir ce que le marin a de plus cher au monde après le pays qui l'a vu naître : son bateau ! Le premier maître Grall entonna ensuite le chant des Girondins : Mourir pour la patrie... »

Nuit mortelle

Pendant que le canot surchargé d'hommes se dirigeait péniblement vers le phare de Santa Maria di Leuca, d'où il provoqua l'envoi de secours, les scènes de mort se multiplient à la surface de l'eau. La vedette que le commandant Héraud avait réussi à mettre à l'eau coule sous la surcharge. Tous les officiers périssent au milieu des cris déchirants de jeunes matelots appelant leur mère à cette heure suprême. Seuls, quelques robustes Bretons résistent à la congestion du froid et à celle de ce soleil de printemps, aggravée encore par quatorze heures d'efforts et de lutte.

« L'U 5 », qui a fait le coup est témoin de ce sinistre. Il attend, non pour porter secours - tout sentiment humain semble avoir disparu ! - mais pour torpiller le navire qui voudrait venir en aide aux victimes.

Lorsque, vers 2 heures, les torpilleurs 33 et 36, de Brindisi, l'Impavido et l'Indomito, de Tarente, sous la direction du commandant Orsini, vinrent, bien qu'encore neutres, porter secours aux victimes, ils ne purent recueillir que 22 survivants et 58 cadavres, dont 12 officiers, parmi lesquels l'amiral Senès.

Torpillé le 27 avril 1915, le Léon Gambetta avait coulé. Sur 841 hommes qui formaient l'équipage, 137 seulement survécurent.

Témoignages édifiants

L'abbé Julian, aumônier, avait préparé un grand nombre des victimes ; il s'était tenu là, près de ses marins, les réconfortant par les paroles d'espérance, leur donnant une nouvelle et dernière absolution, et Pierre Jaillard tournait rapidement ses regards du côté de la France, où il laisse une mère bien-aimée, des soeurs chéries, un jeune frère, puis, levant les yeux vers le ciel, la vraie patrie où l'attendent son père et son frère Charles, pousse par trois fois le cri «Vive la France» et fait généreusement et librement le sacrifice de sa vie, pour Dieu et son pays.

Un de ses camarades écrivait ses lignes : « J'aimais Pierre comme un frère dont on aime à demander les conseils et à se laisser guider par lui. Ce doit être, Madame, une consolation dans votre douleur de penser à la belle âme de votre fils. Mieux que moi, vous en connaissiez les qualités. Son coeur était d'une pureté parfaite, alliée à une grande sensibilité. Il possédait surtout, à un haut degré, la vertu chrétienne de charité. Toujours prêt à rendre service et à se gêner pour son prochain, jamais on ne l'entendait dire du mal des autres.

« Vrai marin par vocation, il sut conquénr l'entière estime de ses chefs. Plein d'enthousiasme et d'ardeur, il sut toujours dominer les petits ennuis et les vexations de la vie de chaque jour et placer plus haut son idéal. Faire toujours son devoir de chrétien et de Français, quelle qu'en soient les conséquences, ce fut là son unique ambition et la règle de sa vie. Il mourut fidèle à son idéal et ayant le courage de rester jusqu'à la fin à son poste.»

Que d'âmes généreuses se sont déjà ainsi offertes pour le salut de la France ? Dieu accepte ces sacrifices, dont le prix est encore augmenté par la résignation chrétienne des mères dévouées qui savent, comme la plus aimante des mères, se tenir aux pieds de la croix, sur leur calvaire, et s'immoler avec leur fils pour le salut des autres !

Pierre Louis Marie Jaillard, enseigne de vaisseau, a été cité à l'ordre de l'armée « Officier du Léon Gambetta, alors que son bâtiment, torpillé deux fois, était sur le point de sombrer, a donné l'exemple du calme le plus admirable, et, faisant le sacrifice de sa vie pour permettre à un plus grand nombre des hommes de l'équipage de prendre place dans les embarcations, a été englouti avec son bâtiment. »

 

extrait de Nos Glorieux Anciens, Ecole Massillon

Imprimerie Moderne, Clermont-Ferrand, 1917, pp. 73-98,

communiqué par Dom inique LAFONT.

 

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